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L'insouciance (fragment 20) La voiture filait à vive allure vers la Normandie. Nous traversions la Beauce... Plate ! Désespérément plate. Je nai jamais aprécié labsence de relief dans le paysage. Je ne sais pas dire pourquoi, peut-être la monotonie apparente, l'absence de repères..? Javais donc décidé de lignorer. Je métais installé sur la banquette arrière pour finir la lecture mainte fois recommencée de Au dessous du volcan. Cest dans cette position, le dos callé contre la portière, que jai fini (bu?) d'un trait ce roman. « Un livre dont on ne revient pas » mavait dit un ami en me tendant cette édition de poche, achetée le matin même sur les quais, à un bouquiniste. Sur le moment je navais pas relevé. Mais cette phrase, plus peut-être que le livre lui-même, a longtemps trotté dans ma tête avant que je ne me décide à soulever la couverture. « On nen revient pas ». Entre temps cet ami était mort, et le livre avait été rangé sur une étagère. Sa tranche avait du encore jaunir un an ou deux après cette disparition brutale. Et puis un matin, sans savoir pourquoi, javais tiré le livre du rayonnage, passé la préface et commencé à lire quelques pages. Reposé sur le bureau, il a du encore attendre au moins six mois. Cest souvent comme ça pour les livres. Je ne lis jamais dun coup. Je commence, je suis pris dun vertige, je ne comprends rien, je laisse traîner le bouquin. Pas trop loin, et jattends le moment où inévitablement il viendra engloutir la réalité et mengloutir avec. Celui-là pourtant fut de nouveau enseveli sous des piles de papier avant que cet échafaudage instable ne finisse à nouveau par me le ramener au jour après sêtre totalement répandu sur le carrelage. Ainsi, cest dans une coulée de feuilles, de photographies et autres tickets que Au dessous du volcan refaisait surface. La seconde tentative ne mamena pas beaucoup plus loin que la première. Cest cette année là que jai quitté le sud pour lest de la France. La lumière avait changé, la vie était moins douce, le froid de lhiver me tenait près du feu. Le livre mest revenu entre les mains en ouvrant les cartons. Cétait peut-être le moment ? Cette fois-ci, jallais plus loin, je me familiarisais avec les personnages, je commençais même à me représenter la géographie de cette ville Parfois mes nuits se peuplaient de cantinas, dune lumière crue, de paysages sauvages et isolés Cependant, le travail de peinture qui moccupait alors mobilisait davantage encore mon attention et le livre fit encore un séjour prolongé au chevet du lit. Et puis il y avait eu ce coup de téléphone et cette proposition dun week-end en Normandie, « La mer te fera du bien ! ». Jai glissé le livre dans un sac avec le minimum daffaires et jai pris le train jusquà Dreux. Cétaient les conditions idéales pour reprendre à zéro la lecture de ce roman dont on ne revient pas. Quand jai refermé le livre, la voiture venait de stationner sur un parking, face à la mer. Sur ma gauche je voyais se découper les falaises dun tableau de Courbet. Jétais ivre et vaseux sans pourtant avoir bu une seule goutte. Cétait comme si, par une lente perfusion , les mots chargés de vapeurs dalcool sétaient infiltrés dans mes veines. Nous sommes descendu marcher sur la plage de galets. Le ressac roulait dans mon ventre. Michelle parlait dun souvenir denfance que lui évoquaient les falaises blanches, Patrick arqué face aux vagues, les jambes du pantalon retroussées, faisait des ricochets. Dans la brise légère remontaient du balancement dune étendue huileuse, des relents dalgues décomposées. Je regardais rouler entre mes doigts le petit crâne anthracite pioché (au hasard) dans le lit de pierres polies, grises et roses. |
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