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Pierre - Onche

   
      Ouverture

Une image puis une autre, un mot, une phrase, un texte : mur de pierres sèches (ouvrage que l'on élève verticalement et par strates successives sur une certaine longueur, fait de moellons irréguliers).   Écrire un texte, monter un mur dont on sait jamais par avance si la pierre que l'on vient de tirer du tas, à nos pieds, trouvera tout de suite sa place au sein de l'ouvrage, du tronçon de mur déjà construit. Il faut alors soupeser chaque pierre du regard, envisager, puis chercher sa position, son calage... La tourner en tous sens - souvent sans succès ! - et, le cas échéant prendre une autre pierre sur le tas, essayer à nouveau jusqu'à l'adéquation complète de l'assise.   Murs de pierres sèches rencontrés si souvent dans le sud de la France, agrippés à flanc de coteau, aux coins de ma chambre.   Au premier tournant de la côte qui mène au col de St Félix, en venant d'Anduze, il y a un chemin qui part en coude, une pancarte en indique la direction : Pierre-Onche. Je ne sais s'il s'agit d'une carrière, d'un site géologique, d'un lieu-dit.... Je n'ai jamais pris cette direction, préférant ne garder du mot qu'une résonance lointaine. J'ai rêvé, imaginé ce site, champ de caillasse ébloui, plateau venteux, campagne parsemée d'arbustes ras... M'y rendre aujourd'hui aurait sans doute pour conséquence d'en altérer l'image que je m'en suis fait de loin.     Je tiens aussi dire qu'une grande partie de ces lectures se sont faites avec des textes barrés - textes empruntés à divers auteurs et rayés non par volonté iconoclaste, mais dans le but de provoquer des déclics de sens, des télescopages d'idées - qui m'ont aidé à écrire ces textes.

J'ai retenu ce nom pour ce qu'il m'évoquait, sans m'interroger sur le sens qu'il pouvait recouvrir. "Onche", je ne l'ai vérifié que bien plus tard, ne figure dans aucun dictionnaire de langue Française, l'énigme pour moi reste donc entière. Pierre-Onche est donc de tous les points de vue un lieu imaginaire, un imaginaire. La présente démarche que j'ai effectuée à propos du travail de Gasiorowski, serait comparable à ces terrasses étagées (construites de moellons irréguliers), ces restanques, comme on dit dans le sud, qui cloisonnent et découpent mon territoire de Pierre-Onche. C'est une suite fictive en somme, constituée de fragments, de notes mis en regard d'images, ou d'images associées à des textes, et parfois en léger décalage par rapport aux oeuvres.   Il ne s'agit donc pas, on l'aura compris, de réaliser ici une étude méticuleuse de l'œuvre, mais de tenter, par une lecture croisée d'images et de mots une approche toute subjective de l'univers de Gasiorowski.


 
 
 
 
 
   
     
      Notes retranchées d'un carnet 

Aix.09.86

Tout à l'heure, debout contre la fenêtre, j'apprenais de la voix d'un ami la disparition de Gérard. Tout d'abord, je n'y ai pas cru, puis ce fut comme une vitre qui explose dans le silence... Après j'ai entendu le rire chaud du peintre.   

Paris, début juillet Coup de téléphone. Rendez-vous pris pou le 13 juillet… Contre temps ou oubli...?  Rendez-vous raté...!  Il pleuvait ce jour là devant le Giotto du centre Georges Pompidou. Un second coup de téléphone tint lieu de première et dernière rencontre. La chambre où je me trouvais durant cette longue conversation téléphonique était une soupente peinte en bleu. Je me souviens que avons surtout parlé de Mou'ki, une peinture de la série des Cérémonies, ou plus exactement, c'est lui qui en a parlé...  

 "... J'étais en ville, j'aurais voulu être à la campagne. J'ai pris dans l'atelier une toile blanche - j'aime bien peindre sur des toiles déjà toutes prêtes - et j'ai commencé par faire un arbre, puis un ciel d'été... Comme il faisait chaud, je me suis couché et je me suis endormi. Quand je me suis réveillé, il faisait toujours aussi chaud, j'ai alors décidé d'aller chercher un peu de fraîcheur à l'intérieur de la maison - ce genre de maison basse aux murs de pierre épais qui garde la lumière bleue (sic) - En entrant j'ai vu les fruits posés sur la table, on en trouve souvent dans ces maisons là. J'ai alors pensé à Cézanne, aux pommes de Cézanne... Mais j'entretiens un rapport particulier avec le rouge de Cézanne, et je ne les ai donc pas peintes en rouge. Tout en peignant, je songeais à la couleur que j'utiliserai peut-être... Je me suis alors souvenu des kakis de Mou'ki... La chaîne des références. J'en ai disposé un au centre... Le couteau, je l'ai posé ensuite pour dire qu'il s'agissait bien d'une nature morte... Des couteaux, posés comme ça, on en rencontre souvent dans la peinture occidentale, chez Manet, chez Cézanne, chez Chardin aussi..."   

La conversation a duré encore longtemps. Il parlait de sa peinture simplement et d'une voix amusée, comme on raconte une histoire.

Nogent . 01.88 

...J'étais parti de rien et voilà que la masse des informations glanées ouvre le champ à des recherches encore plus importantes, et me pousse sans cesse à remodeler le plan et les articulations de chacune des parties; ça n'en finit pas de se défaire et de se refaire, et je n'ai toujours pas écrit quelque chose de valable sur ce travail! C'est comme si chaque découverte m'obligeait à soulever la couverture d'un nouveau livre, qui contient en réserve des milliers de pistes possibles et qu'il faut aller chercher ailleurs, sous d'autres couvertures... etc. Ma démarche a consisté durant tout ce temps (perdu?) à ouvrir une sorte de poupée russe dont chaque enveloppe contient une nouvelle figure qui cache la suivante... Sauf qu'ici, il me semble que cette opération de déboîtement pourrait se faire à l'infini... Si au moins  il était encore là, on aurait pu en parler.  

 Montigny 12.90   

Ce soir, je compte les éclats épars... Une fois de plus je range, dans une boite à chaussure qui me sert de dossier, les pages du carnet et les images étalées sur le plancher ... Puzzle à reconstituer, dès lors!


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      Notes pour "Première figure pour un nouvel âge d'or"

 

Anduze 08.91
 
(Sur les premières pages d'un catalogue ouvert...)
 
Cette image m'est familière au point qu'elle me donne l'impression d'appartenir à l'un de mes album de famille... 1965, j'avais un an ; noir et blanc... cela correspond aux clichés de l'époque... Oui, plus je regarde, plus j'ai l'impression étrange d'avoir déjà vu ce couple, et pourtant, je m'étonne de ne pas le reconnaître.
 
Deux personnes dans un jardin. La lumière tombe droite, et découpe sur les corps des ombres franches, noires, comme détachées au ciseau dans une feuille de papier. Midi peut-être? La lumière autant que les tenues estivales donnent cette impression de bien être qui font les gens heureux. Mais que font-ils? Lui se penche sur elle, qui rit à belles dents, au beau soleil. Jouent-ils ?... Ou bien s'agit-il d'une dispute? Il lui a saisi le poignet... Elle lève les bras comme pour se défendre, donne un coup de genoux, gesticule..."Jeux de mains, jeux de...." (disait mon grand père). Mais l'image ne m'en dit pas plus, figée trop tôt pour que l'on puisse deviner, ou raconter, ce qui s'est réellement passé ce jour là.
 
Où, quand, comment, ai-je déjà croisé ces personnes ? Non, Décidément cela ne me revient pas...! Figures perdues, ou passées comme on le dit des couleurs qui trop longtemps ont séjourné au soleil..

.... Je sors de ma rêverie pour revenir à la nature de l'image, car il s'agit en fait d'une peinture, et non d'une photographie - mais d'une peinture reproduisant le sujet d'une photographie- Me voilà quelque peu rassuré, sachant maintenant, avec plus de certitude, que ce n'est pas ma mémoire qui défaille, et que toutes tentatives de reconnaissance, de retrouvaille, étaient vaines, puisque je ne les ai jamais rencontré auparavant... Rassuré, mais intrigué tout de même, car j'aurai bien aimé en savoir plus. Qui sont-ils et que font-ils? Ou plutôt, pourquoi avoir reproduit cette image d'une époque révolue, et surtout lui avoir donné ce titre vraiment étrange... Première figure pour un nouvel âge d’or?
Pourtant, il me semble maintenant que le plaisir que je ressentais tout à l'heure en déchiffrant cette scène familière (la croyant familiale), tourne à l'indiscrétion. Voilà que j'épie les moindres détails, que je scrute les moindres gestes de l'univers intime qui nous est ici montré, sachant, d'une certaine façon, que je n'aurais jamais du voir cela, que ce qui s'y passe ne me regarde pas. M’étant montré curieux, je suis devenu, de plein gré un simple voyeur ...

L'image est mate, sa surface couverte d'infimes particules noires - j'ose à peine parler de coups de pinceau - qui s'agglutinent ou se désagrègent sur le blanc de réserve, comme les traces des morsures d'acide sur une plaque de cuivre mal "colophanée"...
Cette trame noire, constituée de points serrés, s'altère donc par endroits en une nébuleuse, qui se dissipe déjà vers le blanc, vers le vide, vers le rien... Aucun trait de contour n'enferme ces formes, et les lignes qui apparaissent (formant de loin une découpe nette et parfois tranchée) sont le résultat, soit d'une concentration extrême des points sombres, soit de l’effet classique d'opposition de la forme et du fond, ce dernier venant enserrer le blanc de réserve, qui constitue la partie éclairée de ces figures ...
Ces objets, ces personnes, ne sont que des profils charbonneux, particules de suie calcinées, soufflées, pulvérisées, solidifiées, frottées ou accrochées à la surface de l'écran granuleux de la toile... L'image n'y semble pas inscrite, mais révélée. C'est dans ce poudroiement que la figure surgit, et c'est par ce poudroiement que la figure s'altère. L'image et le temps semblent suspendus entre l'apparition et l'effacement en une lente érosion, une lente consumation. C'est à une disparition annoncée et irrémédiable ou à un perpétuel recommencement que nous assistons. Ici tous les repères semblent devenus caduques, puisqu'il ne s'agit plus d'une photographie et que cette peinture, si elle en mime les apparences, n'est déjà plus, en réalité qu'un dépôt de surface éprouvé, ajouré, mité, miné de l'intérieur et laissé à l'abandon du regard.

Et ce titre, qui d'un ton faussement prophétique annonce « un nouvel âge d'or », devons-nous le comprendre comme une parole d'espérance, une sentence ou un avertissement proféré sur un ton railleur? Cette version actualisée de l'âge d'or, représentée ici par des gens ordinaires dans une situation banale, installés dans le jardin d’un petit pavillon qui n'est pourtant pas l'Eden, laisse supposer que tout ceci, est bien dérisoire, sinon emprunt de médiocrité. D’ailleurs "figure" au singulier ne désigne pas les deux personnages l’image, une image moqueuse et ironique, qui se souvient, à travers la parodie d'un Adam et Ève devenus ordinaires, que jadis, dans l'histoire de la peinture occidentale, c'est d'une autre Création dont il était question, et que, ce que l'on appelle aujourd'hui image portait le noble nom de peinture...
 
Aujourd'hui, c'est tout juste s'il n'en demeure que ce dépôt noir de l'oubli.

 
 
 
         
     

Naissance.

 

La figure est imposante.

Tête volumineuse, 
Front bas,
mâchoires saillantes
nez fin et long, .
tronc massif,
membres antérieurs
courts et robustes,

Bloc de pierre massif, reposant sur des épaules étroites, visage tendu, contracté en avant par une grimace : expression de la douleur et du soulagement... Front ridé, couverts de cheveux gras - ou plutôt de sillons serrés - peignés en arrière.



elle est 
 
dans la position 
originelle de 
l'accouchement, 
ou 
de l'accroupissement 
défécatoire 

Les yeux : des trous, cavités sans pupilles ni paupières - un regard éteint et terne.. .inexistant - Le nez pincé, les narines comprimées, la respiration courte, cherchant le souffle...

Raie noire de la bouche pavée de nacre - fente ou plaie - d'où ne s'échappe nul cri, mais quelques filets de bave, ou de la peinture blanche.


Figure nue, accroupie dans une pose obscène.


Le ventre, replié sous la cage thoracique, comprimé par l'intensité de l'effort que nécessite une poussée violente. L'arche du diaphragme est tendu entre les piliers des genoux qui sont à l'aplomb de l'avancée de la tête.

Entre ces cuisses musclées, là où précisément le sexe et l'anus sont soustraits au regard, surgit l'ébauche plate d'une seconde tête, tintée d'ocre-jaune.

C'est dans la lueur froide d'un fond brossé à larges touches, que cette divinité(1) accouche en silence d'un masque d'or ou de merde ...

"Les pierres sont remplies d'entrailles« 
(Arp)
 
"Dans les larmes (D'Éros) une véritable encyclopédie de la faille se constitue. L'être humain s'y défini au plus près de son rire qui de vient fendre son visage et déboutonner son ventre."
(Lascault à propos de G.Bataille)
"Pour renaître et fonder une généalogie forte d'un nouveau désir de circuler dans le monde serein, qu'elle attend pour les siens, Kiga trouvera en elle même sa matière. Il lui faut être et il lui faut se reproduire. Sa pauvreté, sa liberté aussi mais surtout son plaisir la conduise à recueillir sa merde dans le berceau de ses mains."
 (M.Enrici)
 
(1) Statue Mexicaine symbolisant la fécondité et la fertilité.
  Chardin ( trois poires, des noix, un verre, un couteau.) Un repas auquel le peintre nous inviterait à prendre part, le couteau posé à notre droite près des fruits... Mais l'horizon de la table est ici trop haut et nous ne pouvons que demeurer à distance. L'œil, dès lors supplante le geste, car les fruits de la peinture ne se mangent pas, ils se laissent voir, vus, ils ne se laissent pas prendre. Si cette peinture n'a pas d'odeur, elle a cependant le pouvoir d'évoquer le goût. La préhension des fruits étant impossible, le désir de la dégustation restant insatisfait, il ne nous reste plus qu'à contempler ce repas frugal, nous délecter de la peinture...
    ...Sous l'ombre de la manche bleue du bras de cette femme qui se penche, il y a une composition isolée par un éclairage étrange, et qui semble mise entre parenthèses par un reflet blanc qu'accroche le tissus de la blouse, et celui discret de la courbe d'un plat en étain. C'est une nature morte... (notes sur Chardin - la pourvoyeuse - 07. 86)
   
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Cézanne ( l'amour en plâtre ) ...Il est figé dans sa marche, le corps nu légèrement déhanché sur le côté gauche.
A ses pieds sont posés des fruits - offerts, comme s'il s'agissait d'une idole - Les uns sont rangés dans une coupelle, les autres éparpillés sur la nappe jaune. Derrière lui une lourde tenture vient ajouter à cette mise en scène, posée sur ce socle- table.
Le reste de l'espace, où séjourne ce petit Dieu, est à peine évoqué - les coins d'un mur et d'une commode, trois barreaux d'une chaise.. (ce n'est un coin de chambre).
Il n'a plus de bras, son regard est vide, ou neutre : statuette de plâtre, simple élément d'une nature morte..

Giotto (St François prêchant aux oiseaux)
Lumière diaphane qui porte le vol des oiseaux vers la main tendue. Aube, sur ce carré peint à la fraîche (à la fresque). La couleur entre les arbres pointe jusqu'à nous. Le ciel bleu a ici la verticalité d'un mur et la plénitude du Céleste.

 

Mou-Ki  

 

 

 

Sur un format carré de grandes dimensions, la table est dressée, prête... Nous en sommes les convives, spectateurs privilégiés que le peintre a bien voulu honorer.
 

Il s'agirait donc d'une nature morte...

 
Une triple répartition, alternant entre deux "couleurs", scande la toile dans la hauteur :

bleu noir bleu,

et si l'on s'en tient aux conventions de l'organisation de l'espace de ce genre pictural, la forme la plus courante est bien celle-ci :


mur table mur.

Entre mur et table, comment s'y sont pris les autres peintres pour faire prendre corps à l'espace, pour donner le poids nécessaire aux objets, pour que la main soit tentée un instant de précéder la simple contemplation... Voilà donc les questions de la peinture, celle qui gouvernent, en réserve, ce grand carré de ciel pâle barré de noir.
Une nature morte donc, ou plutôt, le souvenir formel non d'une époque ou d'un style, mais d'un genre. En adoptant ce canevas , ce modèle de base, ce n'est pas seulement à un genre que se réfère GASIOROWSKI, mais à l'idée générale de ce genre, s'interrogeant ici avant toute chose sur l'une des données fondamentales de toute peinture, celle de la frontalité, à la surface de laquelle se dépose la peinture pour tenter de créer l'illusion d'une profondeur...
Ici, deux plans différents pourtant, et une même sensation de frontalité, au dessus et en dessous de la table pour confondre la couleur du ciel à celle du mur : Bleu des fresques de Giotto...

 

En ce lieu, le bleu est lumière. En cascade, il déborde de la table.

 


                                                                                         Chute de peinture
déversée,
                qui dans ses extrêmes soubresauts s'enroule,
                                                                                            mime une inscription, jusqu'à une lecture possible :


"Ch" comme les plis d'un drapé où sourde une présence, celle de fruits, posés à notre gauche sur la nappe sombre, trois plus un, à peine visibles.

 

Au centre un cordon noir et blanc, mèche vacillante d'une improbable bougie déverse une fumée grise vers la droite, créant un morcellement du fond, une altération de la couche de bleu (comme un enduit qui s'écaille...)
En bas, à droite, luit l'éclat mat d'une lame prolongée d'un manche noir... C'est un couteau qui souligne l'horizon-table...

Trouble... Hésitation soudaine... Cet ultime objet nie la pesanteur et semble suspendue en dehors du plan de la table. Mieux! "Couteau" je ne l'ai nommé ainsi que par association à l'univers de la nature morte, à la présence des fruits... Mais qu'est-ce d'autre en réalité qu'une mince barre noire recouverte d'un reflet gris... Bord d'un tiroir peut-être, faisant ainsi du bleu l'épaisseur enfin trouvée de la table.

Mais la table déjà devient équivoque à mes yeux, car si sur la gauche, le noir est suffisamment opaque pour pouvoir supporter le poids des fruits, sur la droite il vibre de lumière dans un flocage nerveux de rouge et de vert (plutôt que de noir d'ailleurs), donnant l'impression d'une vieille dentelle, d'un lacis bruissant, creusant de façon inattendue la frontalité du bleu...
Rien ne peut se poser où le regard plonge! Ce noir tissé, ajouré ne peut être un support fiable, tout au plus, évoque -t-il le ramage d'une frondaison.

Et la bougie n'est plus!

Sa mèche, décidément trop longue, la rendait mystérieuse, et au jeu des métamorphose elle devenait pour moi, tantôt patte de gibier (ou de volaille) suspendue à un crochet du mur, tantôt silhouette inachevée d'une bouteille, fragment ébauché de la cuisse d'une figurine en plâtre.... Elle aussi, tout comme le couteau, redevient ce qu'elle a toujours été, ligne noire et charnière verticale rehaussée de pâte blanche.
Sur la nappe noire, les fruits serraient donc le dernier repère pour une reconnaissance, or, ici encore, mes illusions se gâtent sur ces aplats ronds et groupés qu'ils forment. Dans ma précipitation à les identifier, j'ai passé outre... Ce ne sont, en fait de fruits, que des taches sombres peintes sans modelé et sauvagement biffées.
Pourtant, presque au centre de cette composition dans le prolongement ces grappes d'ombre (ou spectres de mes fruits), une forme résiste à la disparition totale du sujet... Cette angulositée mate et noire surmontée d'une petite ligne finissant en virgule, il me semble l'avoir déjà vue, ailleurs...
Et du fond de la mémoire, resurgit le fragment de cette phrase ancienne, écrite au lavis sur papier de riz, en bas de la page... C'est l'une des six plaquemines de ce maître-peintre Japonais.

En fait, plus le regard sonde cet espace, cherchant dans le tumulte des touches, coulures et biffures, à retrouver les éléments d'une nature morte, moins la tentation de nommer devient possible, car l'aménagement formel (et sonore) de cette peinture agit moins pour une reconnaissance des objets en eux-mêmes, ni davantage pour produire du sens à partir des relations possibles que l'on serait tenter d'y voir.

Cette peinture, qui ne décrit rien, ne peut prendre sa totale résonance que dans l'ambiance qu'elle sécrète:

 

                                                               Fraîcheur d'une pièce
                                                                                                                     ombragée,
                 

 

 

le temps suspendu aux lèvres
                                                              de celui qui contemple.
 
                                                              Dehors                                       l'arbre agite l'air.

                     "Ch"( comme chut!),
                                                      doucement prononcé dans le silence,


                                                                                               presque un frôlement d'ailes.

 

(Aix –Anduze 05 / 1986)


Chardin - Manet - Cézanne. ...couteaux de table (à bouts ronds) qui indiquent à la fois le plan et la profondeur tout comme les lances de Ucello au sol de ses batailles. Instruments de mesure qui permet d'évaluer la distance entre les différents objets d'une composition : un étalon de la largeur d'une main, pour ce qui est du manche... Souvent posé en bord de table, cet outil en désigne la limite et marque la rupture du plan horizontal où se dresse la nature morte. Le manche du couteau, souvent dirigé vers nous (il ne s'agit donc pas d'une menace, mais d'un geste préventif), doit être perçu comme le signe d'une invitation à s'en saisir. C'est en utilisant cet attribut familier de la nature morte, qui augure pourtant d'un geste improbable, que le peintre nous convie ainsi vers l'espace pictural, et nous rend d'avance complice de la peinture...

Chardin ( l'enfant au toton). Sous le plateau de la table où tourne une toupie, un tiroir est resté entrouvert, non pour satisfaire notre curiosité (ou notre voyeurisme ?.. Voyez plutôt le porte mine du garçon coincé dans la fente! - et d'ailleurs n'y a-t-il rien à voir au delà de ce que la peinture nous montre? - ) , mais pour faire jouer l'arête de lumière sur la tranche horizontale du rebord, signalant l'épaisseur du plateau, soulignant aussi l'équilibre précaire de la toupie qui virevolte à la lisière de l'ombre. Toute l'attention de l'enfant est concentrée, au-delà de la trajectoire, sur la chute probable de la toupie lancée dans sa folle ronde et qui vient danser au bord du gouffre   Mou'ki (les six plaquemines)   Six fruits bas de page une ligne, un point.   Cézanne (l'amour en plâtre) Des fruits à droite sur la nappe, pèches ou pommes, sphères dépeintes, façonnées une à une, regroupées mais distinctes. A gauche disposés dans une coupelle, circonvolutions de traits, enlacement des touches, la couleur tisse le volume

 

Vuillard (nature morte à la sacoche) Sous la sacoche de cuir suspendue, la table de nuit bien rangée: un napperon ouvragé porte les livres qui seront compulsés à la lueur chancelante de la bougie la nuit venue... Cependant la lumière du jour éclaire (baigne) encore cette partie de la chambre, petit univers fleuri par les motifs de la tapisserie bleue, ceux du bouquet de roses, et celui de la dentelle blanche.  

  Mou'ki (les six plaquemines)   Fruits écrits au lavis légers sur la feuille comme un vol de papillon

 

 
   

Le couteau replié,
après le dessert,
au fond de la poche
bleue.

       
      " il n'y a qu'une chambre sans
coin
dont on ne sort pas
une fenêtre
et toute la lumière vient de là"
(A du Bouchet)

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        Giotto
  "Pour Giotto, la toile de Beaubourg, il s'agit d'un autoportrait. L'homme de dos, c'est le peintre, c'est moi, regardant le coin du mur dans une sorte d'isolement et de recueillement." (propos de Gasiorowski, joint par téléphone 07.86)
 

Il nous tourne le dos,
la tête encapuchonnée
sous une bure.

En sa demeure, le peintre.
 

L'étoffe qui se découpe alors sous la lumière
parait semblable à celle d'un rocher d'Assise.

Le bras tendu vers la gauche, une main rose
(ou un moignon...?)

 

 

 

Dans l'angle droit de sa cellule, aux murs
plâtrés de bleu, se lève, en marge, la lumière
blanche de l'aube, éclairant son épaule...
 
Immobile, il soutient la chambre*

Un bras tendu à deux
étages de la terre, dans le souffle.
prenant appui au bord.
*(A.du Bouchet)

Que la lumière l'éclaire
jusqu'au fond, recule
ses murs blancs et les
couvre d'un plafond,
la chambre...*

       
 
    "...après avoir traversé en plein soleil le jardin de l'Aréna, j'entrai dans la chapelle des Giotto où la voûte entière et les fonds des fresques sont si bleus qu'il semble que la radieuse journée ait passé le seuil, elle aussi, avec le visiteur et soit venu un instant mettre à l'ombre et au frais son ciel pur, à peine un peu plus foncé d'être débarrassé des dorures de la lumière, comme en ces courts répits dont s'interrompent les plus beaux jours..." (Proust. Albertine Disparue)
     

CÉZANNE BLEU,
le nom du peintre et
la couleur
comme
VERT VÉRONÈSE.

 
         
  Une toile verticale, presque un mur.   Notes pour "Cézanne bleu". 

Anduze. Nogent 08.88 / 02.90

 

En bas un triangle bleu-lisse annonce un azur calme, ciel à peine parcouru par les taches des nuages. Pourtant à droite l'horizon est obstrué par une sorte de butoir anthracite prolongé en son sommet par un entablement vertical discret qui s'estompe dans une brume déjà grise... Au-delà, sur toute la hauteur, des trombes de blanc s'ébrouent, ruissellent depuis le ciel sur l'aplats vert de réstanques, charriant sur leur passage les alluvions des zones qu'elles traversent... De cette turbulence émerge la dorsale souple d'une montagne, sur la paroi de laquelle est inscrit un chiffre jaune... Posée presque au centre de ces nimbes étranges, une poche noire agglutinée de gris et coiffée d'une palette de tons ocres, jaunes, verts, forme un caillot sombre qui pèse à l'aplomb du ciel, tel un bloc de pierre moussu qui défie les lois de la pesanteur et menace de crever le tissu aérien, ou bien, nuage opaque, augure de l'orage qui couve... C'est donc un paysage.

L'omniprésence des bleus, la sensation de désordre et de déséquilibre des poids, accentuée par la touche nerveuse chavire cependant notre vision du paysage, et qu'il ne s'agissait en fait que d'une série de fragments d'espace, récoltés tout au long d'un parcours et agencés ici dans l'ordre chronologique du cheminement du regard et comme pour dire :   " J'ai d'abord vu ce ciel d'été limpide... Il ne pleuvait pas encore quand je suis parti... La pluie est venue plus tard... Sur la route, il y avait ce grand rocher noir qu'il m'a fallu contourner pour aller plus haut, et contempler cela... Cet autre rocher qui a tant fasciné Cézanne... Il faisait réellement beau ce jour là, de sorte qu'une brume de chaleur l'avait en partie recouverte, et je n'ai pas pu me rendre compte de sa taille, ni de sa couleur... J'étais d'ailleurs encore trop loin, la borne du sentier où je me trouvais indiquait huit kilomètres... Enfin, je crois qu'il s'agissait bien de kilomètres..." 

Et c'est en effet ce qu'il m'en a dit ce jour de juillet 86... avant d'ajouter :  » simple supposition, n'est-ce pas?... Mais ce jour là, il n'a pas plu.. »  et cela nous a fait rire.

Il n'a pas plu, non! Et il reste la pression de la tache noire sur l'aplat du ciel, masse troublante qui ne peut être un rocher... Et c'est presque par hasard que je découvre que ce tableau s'articule en fait en deux espaces consécutifs, autour de ce point nodal.   Dans la partie supérieure, le paysage demeure. En bas, il réapparaît dans la clarté intérieure d'une pièce. Une nature morte est posée sur la nappe bleue. Le rocher noir n'est qu'un vase surmonté d'un panache de fleurs. Sur la gauche, quelques fruits esquissés en gris, sous le vase noir une bougie, un autre fruit... Sur la droite l'entablement se confirme, et la montée régulière d'une gamme chromatique de pavés en pavés telle que je l'entrevois maintenant, glisse de l'obscurité de la pièce vers le plein jour, marquant la limite d'une embrasure...  

Dans cet espace parcouru d'un seul regard, ne regroupe -t-il pas les deux sujets privilégiés de Cézanne, peints sur une même surface, dedans et dehors réunis par la tonalité de ce bleu propre à la palette de ce peintre.   La permanence du Bleu-Cézanne, c'est ce dont se souvient ici Gasiorowski, aussi bien présente dans la lumière blanche de l'atelier, redistribué dans les natures mortes, que sur ses paysages peints sur le motif.... Bleu qui semble avoir été chez ce peintre l'un des moyens le plus efficace de faire basculer la profondeur vers le plan, cette couleur n'étant plus chez lui réservée au seul traitement du ciel, mais disséminée par ponctuations régulières en divers point du tableau, permettant tantôt au regard de s'enfoncer dans l'abîme, "de descendre aux racines sombres et enchevêtrées des choses" (Cézanne cité par Gasquet) tantôt de glisser sur la verticalité aérienne de l'espace pictural. Et ajouter cette formule de Philippe Jacottet : "...le bleu n'est plus une matière, c'est une distance et un songe."   Le regard a parcouru la surface de la peinture à la vitesse de la couleur, sans rencontrer la tourmente. Ainsi s'explique peut-être la présence du 8 qui, s'il n'était pas inscrit verticalement, pourrait signifier l'infini, en acceptant ici le paradoxe suivant : peint en jaune là-bas avec la même intensité chromatique que le bouquet ici, l'espace franchi devient infime, si non, infini.

 


"Un accent toujours, comme il ressort, bleu, lorsque le temps non compté se détache - à l'extrémité du passage des terres retournées - communique la pesée que là-bas un regard a pu exercer. ici sur toi, tout d'un coup, et à ton tour en tant que terre t'envisageant, de retour ici le regard qui au plus loin, aura pesé.«  (A.du Bouchet)
 
La montagne porte sur le vent devancée, dit-on par l'orage.
Il faut franchir au milieu de l'air

Glaçon aux limites indistinctes (à peine tracées), sur ce ciel vertical,
l'aplomb ou mur, masse liquide contenue dans l'encadrement.

 

 
 
 
C'était août, il n'y avait pas un souffle de vent. L'herbe bruissait des crissements d'insectes. L'ombre immobile du figuier fraîchissait l'air au ras du sol...
 
 
 
Juste cette maison entre le feuillage, détachés sur la tenture d'un ciel vert de gris. Ciel déteint, contaminé par la lumière filtrée de la pinède... Ou plutôt, comme la pluie d'un grand masque de raphia qui recouvre le paysage... Sur son promontoire vert, une petite construction rose dérive en plein ciel.
 
 
 
L'orage a tourné toute la nuit autour de la chambre. Au réveil, j'ai ouvert les yeux dans l'obscurité (vert foncé) d'une pièce aux recoins mal définis. Un rayon oblique partageait les volets comme si un éclair avait fendu net.
 
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  (1)" Si, dans les premiers tableau il naît dans l'accouchement grimaçant d'une figure cannibale, il s'efface dans un dernier paysage où s'éteint le battement des ailes d'un oiseau. Entre la première et la dernière de ces toiles, l'œil s'ouvre et l'œil se ferme en même temps que s'ouvre et se ferme une véritable rétrospective narrative de la peinture; entre-temps, sur chacune de ces toiles intermédiaires, l'esquisse de l'outil, le recouvrement des premières traces culturelles et des premières représentations, le dévoiement moderne sous l'abri primitif." (M. Enrici 84)

(2) L'arc de triomphe fait partie des images stéréotypées, reproduites en séries - cartes postales, breloques des magasins de souvenir ... - Sujet ringard par excellence, il est devenu plus qu'un monument de commémoration des armées victorieuses où
brûle la flamme du souvenir, mais un véritable objet-culte pour touristes. C'est donc en toute logique que Gasisiorowski a choisi ce de représenter (en série) ces arcs néoclassiques, qui à Paris, ou ailleurs ("Valley Forge Monument" de M.Morley), imitent avec lourdeur le faste des empereurs Romains. Peints en silhouettes (noires) sur fonds embrasés par un coucher de soleil ou un incendie guerrier, ces arcs (qui ont perdu de leur épaisseur et de leur crédibilité) sont devenus, l'ombre d'eux même, ce ne sont plus que des décors... Posés en contre jour leurs masse contient en creux, en négatif ou en réserve des arches la découpe de l'emblème phallocrate en érection, rouge du désir de puissance... L'arc est un mausolée où la vanité guerrière triomphe en apposant des noms anonymes...

(3) Ce signe qui appartient au langage des formes préhistoriques fait partie d'un ensemble remarquable répertorié sur les parois de la grotte de Novales (en Espagne). Ayant l'aspect d'un phallus, il a été interprété par les historiens comme la forme symbolique de la masculinité.

(4) Érostrate est un Éphésien obscur qui pour immortaliser son nom incendia l'Artémision Pour le punir de son méfait, les Éphésiens décidèrent de ne jamais prononcer son nom, qui pourtant nous est parvenu.

 

  Notes pour Érostrate  

Montigny 08.92 :

En 1984, la Galerie Laune, à Montpellier, exposait un ensemble de cinq toiles(1) de GasiorowskiI : "Naissance", "Paysage (bistre)", ''L'outil", "Érostrate" et un oiseau survolant un paysage. Peu de temps après, la galerie Maeght présentait à Paris, d'autres peintures appartiennent visiblement au même état d'esprit mais placées sous le signe des Cérémonies. Aucune des toiles accrochées à Montpellier ne réapparaîtra au catalogue de l'exposition parisienne, ou, pour être plus précis, une seule fera l'objet d'un double accrochage, mais modifiée : il s'agit de « Érostrate ». Sur le premier état de cette peinture, le grand U renversé, centré sur le fond gris d'un format carré est déjà présent. Sous cette lourde majuscule noire, l'espace est saturé par un épanchement de couleurs et de coulures (ressemblant à la palette murale d'un carrossier) barré d'une large oblique violette.
Le second état conserve une architecture semblable, mais l'aire centrale est modifiée. La palette criarde est maintenant recouverte par du blanc. Sur cette surface blanchie est inscrit un petit signe noir

Ce recouvrement entre les deux accrochages témoigne donc d'un repentir. Aux premiers excès chromatiques et gestuels succède la neutralité de cette couche blanche, neutralisant en quelque sorte le désordre pour revenir à un état d'avant le dérèglement. Cette arche qui ouvrait sur un jardin envahit de gerbes folles, d'herbes en bataille, est maintenant murée, ravalée, derrière, sous un crépi mat et crayeux rappelant la frontalité d'une ancestrale paroi.
Cette issue délirante, cette fausse perspective d'un paysage à l'abandon où proliférait, foisonnait et se reproduisait de jour en jour la mauvaise graine a ainsi été annulée, ramenée au point zéro de la représentation, vers la page blanche.
Par ce retour à la blancheur originelle, Gasiorowski a donc, une nouvelle fois, procédé à l'extinction des feux chromatiques. Mais cette palette bruyante, croûteuse, que le peintre a effacé vers le blanc, tournant la page, n'était pas la première, elle convoque par la présence de la page blanche, l’écho de la logique d'un processus déjà mis en branle par l'artiste dans la série des Aires. Ainsi, l'arche noire de "Érostrate" m'apparaît comme l'image répétée, magnifiée et monumentalisée des arcs de triomphe de la série des Croûtes(2)....
 
Sur ce voile blanc de la mémoire est apposé une inscription rapide, barre noire surmontée d'un point et munit latéralement de virgules(3)... Ce signe traversant l'espace n'est pourtant pas celui d'un oiseau, mais le souvenir d'une première écriture, celle qu'un l'homme préhistorique peignit sur la paroi raboteuse d'une caverne, matérialisant par cette marque infime la conscience de son existence d'être humain. Si Gasiorowski en répercute ici la trace, ce n'est que pour signer à travers un autre, et à travers ces peintres anonymes qui jadis ont inventés l'espace pictural dans l'ombre et pour l'oubli.

Par la série des Croûtes, le peintre incendiait sa notoriété, simulant la vulgarité et réalisant ainsi une sorte d'autodafé de l'édifice pictural qu'il avait lui même patiemment érigé - édifice qui, comme ses "arcs de triomphe" n'était déjà que la reproduction d'une ombre, l’emblème factice d'une société d'images à répétition, miroir aux alouettes qui s'éteindra sous les six traces improbables et dérisoires du vol d'un oiseau.

Érostrate(4), c'est celui dont le nom perdure justement parce qu'il était condamné à l'oubli. Ironie du sort et de l'histoire! Sa signature traverse le temps avec la légèreté d'un sourire railleur. Ce sourire que portent aux lèvres ceux dont la vanité du nom est haussée au rang des vestiges.

En recherchant parmi les différentes formes d'architecture celle qui pouvait correspondre à la silhouette massive inscrite dans cette peinture, je pensais trouver l'image d'un dolmen ("tol-men", qui signifie monument mégalithique de pierres brutes agencées en forme de table gigantesque). Non seulement j’étais tenté d’y voir une relation évidente avec le signe préhistorique mais encore ces formes arrondies traduisaient assez bien à mes yeux les lourdes structures en entablement... En fait, il semblerait qu'il s'agisse plutôt la partie basse de la porte d'entrée de l'antique citée Mycénienne, dite aussi "Porte aux lions". Nous serions donc sur le seuil d'une porte, et non devant un abri primitif. Mycènes, Éphèse, Novales...!! Ces trois sites amalgamés en une seule peinture, sont la preuve suffisante qu'il s'agit bien d'une histoire recomposée, stratifiée comme les couches de la mémoire d'un livre, page sur page, ou les lits de cendre de plusieurs feux successifs

Érostrate porte la cendre encore chaude de ce dernier foyer, ou se consument les braises de la peinture d'aujourd'hui... Seule une branche, certes calcinée, mais encore intacte dans sa forme a pu résister à l'emprise des flammes... Ce pinceau aux formes phalliques, posé seul sur l'aplat de la couverture, ou de la toile, ou du drap, est sans doute aussi l'asperge (en négatif) sur un fond noir, ce don de peinture que fit Manet à un collectionneur. C'est aussi le désir du peintre, à découvert...

    Feu sous l'arche et gerbes consumées.   Éponger l'éponyme.   Sous l'entablement séculaire passe l'oiseau d'augure...   Le nom est ici dans la trace anonyme, inscrit sur la page pariétale
    Icare : une flèche décochée par l'arc bandé de l'orgueil... Sa trajectoire ne peut être que fatale. Croyant atteindre la cible, l’inaccessible, il ne fait que s’écraser...

 

 


L'outil,


alors posé contre le mur,
comme l'éclat
d'un simulacre.
 
 
Une ombre
immergée
dans la baignoire
bleue.
 

Comme la lame d'un couteau

encore qu'il n'y ait rien d'autre
que l'obscurcissement du soleil -

tranche l'air en son milieu
sans en altérer l'épaisseur...


 
Les choses font signe, les signes se défont sur l'aire. l'air, un tissu
de coups d'ailes.
 
Le ciel est posé
derrière
un bâton.

 

 
         
     

 KIGA - Auto portrait

Un visage marqué, les yeux et les pommettes noyées, noircis ,émettant de l'ombre... Un visage de peinture ténébreux, aveugle et silencieux, un masque d'ombre, comme un frotté du corps, une doublure consternée, crucifiée... Un ombre défaite d'un repeint verdâtre ou brunâtre, tressé par l'enchevêtrement des touches fibreuses, évoquant la consistance d'un pissât sur un mur de pisé... Un face à face avec la Mort, où il serait vain de chercher dans ces orbites renfoncées la moindre lueur vive

Elle éclairée d'un seul coté, la face amaigrie, comme une statue de bois endommagée, érodée, rongée, délabrée, entaillée, mutilée, ruinée...
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Macbeth 

Ici, sur le voile blanc de la mémoire, se dresse le profil d'un masque Bambara des cérémonies funèbres : tête d'antilope en bois sculpté, tressé de ligaments en fibre, rehaussée ou maculé de boue et de sang.

La danse de ce masque, nous l'imaginons se balançant au-dessus du cortège en deuil, coiffant la tête d'un sorcier, grimpé à cheval sur la dépouille. Visible de tous, ce masque de la mort qui s'agite parmi les vivants est le signe ultime d'un passage de ce monde trivial vers l'au-delà surnaturel.


Ce masque n'est pas l'annonce d'une théâtralité morbide, il s'inscrit dans un rituel, comme la mort est inscrite dans la vie. L'effigie qui se balance au sommet de cette foule est plus qu'une représentation de la mort, il est l'objet incarné de l'esprit du mort emportant dans sa danse la vanité des ambitions humaines.

 

Ce chevauchement du cadavre, c'est la situation tragique où s'est placé Macbeth, la noirceur de son âme est égale à celle de ce masque. Il est ce revenant perpétuel qui entache encore notre époque, au-dessus de tous soupçon, en deçà de toute morale.

 
     
      notes pour "Macbeth - niaise idée de dire : triste spectacle!"

Montigny 08.91


Macbeth a la noirceur, la ténébreuse noirceur des ambitions humaines : avidité du pouvoir sans lendemain, l'audace du meurtre pour y parvenir et s'y maintenir, l'art du mensonge, l'égoïsme, la lâcheté...

 

Mais Macbeth est fragile, l'acier sombre de son âme contient des pailles, et comme cet alliage impur, il ne peut avoir la trempe suffisante pour tenir à ses engagements funestes... Pour ce caractère, de nature inquiet, parvenir contre le destin est synonyme de défaillir, de perdre la raison. Macbeth a des pulsions mais il manque de conviction, il est sa propre peur "en marche" contre lui même, il s'aveugle de signes irrationnels, délirants (les trois sorcières), pour tenter de devenir ce qu'il ne peut pas être, ses doutes et ses remords façonnent sa perte.

 

Lorsque dans cette autre pièce de W. Shakespeare, Hamlet ("ce seigneur latent qui ne peut devenir" selon Mallarmé) s'adresse à un crâne, nous comprenons qu'il s'interroge sur la triste destiné des hommes, mais il ne fait pas qu'envisager la mort, il la dévisage, d'un regard cynique, renvoie l'être à sa valeur d'os, de boite creuse et anonyme... Dans ce face à face, il n'interroge pas la mort (ou, ce qui après la mort reste d'une vie), il se dévisage :
" ...et ce crâne-là sans mâchoire, abîmé au couvercle par la bêche d'un fossoyeur, c'est Noble Dame du Ver. Un beau retour des choses, pour qui sait les voir! La croissance de ces os n'a-t-elle coûtée si cher que pour qu'il servent au jeu de quilles? Les miens me font mal rien que d'y penser."

Macbeth, par contre, tient à poings serré, non un crâne, mais un miroir qui reflète son âme. Pour lui tout advient parce qu'il ne peut admettre sa propre destiné. S'étant laissé duper par les intentions malignes des "trois sorcières" (chimères de ses ambitions), il force la réalité de sa condition, mais ce personnage n'est pas à plaindre, il ne subit pas une fatalité, il en conçoit le dessein. C'est par lui seul que toute la ruine se produit...

                   Éclat poudreux

                                            de l'os calciné,

                                                                  cendres.

                   Draps froissés

                                            du meurtre.

                                                              Linceul,

ultime litière.  

                                                                     L'arme au coeur de la plaie

                                                                                            encore chaude,

                                                                                       s'égoutte,

                                         sur les mains et aux yeux,

                                                                                        laissant d'indélébiles traces.  

                                          Les os secouent la carcasse décharnée.

 

Les spectres ricanent....  Et l’homme blêmit sous des prédications envoûtées.   La forêt des hommes s'est levée depuis l'ombre, en marche pour rétablir l'état des choses,

l'état de Droit.

Les pouvoirs trompeurs et autocratiques finissent souvent leurs trajectoires funestes au bout d'une pique.

 


 
         
     

Takanabu.

  Fujiwara No Takanabu (portrait de Shigémori)   Shigémori fut un grand ministre de l'empire. Son portrait nous le présente grandeur nature, assis jambes croisées, vêtu d'un ample kimono qui laisse paraître entre les galons plissée de sa robe les marques de son raffinement, bleus pâles et rose saumon des motifs, rouge grenat de ses attributs... La composition d'une géométrie exemplaire (le corps est inscrit dans les limites d'un triangle équilatéral) indique, davantage qu'une sévérité, l'aspect officiel et digne du personnage. C'est des plis anguleux de ce manteau que le visage de cette illustre figure émerge, avec la délicatesse d'une fleur. Faciès plat dont les traits, les yeux et la fine moustache ont presque disparus, sous l'érosion lente du temps et la lumière, ne laissant plus qu'un calligramme délicat, ordonné par le large trapèze du manteau. La matière semble fragile à peine posée sur la surface du papier, les couleurs prêtes à s'effacer, comme celles des ailes d'un papillon que l'on effleure des doigts, prête à tomber en poussière.

Le Shigémori est une architecture austère et douce, peinte sur un fond mat.

"Cette peinture a été peinte pour être vue seul, rarement...   Ce portrait d'ancêtre est un bateau des morts, surmonté du visage du mort qu'il emporte" (A. Malraux) ..

(Cette peinture m'évoque aussi la rigueur d'un papier-collé de G. Braque par ses découpes de noirs posée par on ne sait quel équilibre sur le fond.)         

 " Pour moi, la peinture doit rester une chose secrète, intime, /.../ La beauté est une chose rare et que peu de gens savent percevoir. /.../ C'est pourquoi je préfère le comportement de l'artiste oriental qui montre son travail à un petit nombre : une manière intimiste, un retrait, un recul une délicatesse. Le Takanabu n'est exposé que quelques jours par mois dans le musée de Kyoto." (Gasio entretiens / Libération 86)

 
Des gerbes folles, bleues, rouges, roses ont envahie la serre, végétation noueuse, nerveuse, piquante, entrelacée, de part et d'autre des raies obliques de la verrière...?
 
Grand pan vertical, incliné cependant sous la forte cadence des barres rouges, embrouillé sous le frottis en spirale et les coups de brosse légers.


 
*
 

....Soie, taffetas, velours, riches parures, tissus aux couleurs chatoyantes...?
 
Un mur, une tapisserie, la retombée d'un rideau... Un étalage.

 
 

Un drap tendu, bleu-violet rayé de rouge, ourlé de broderies... Un autre, tacheté de flocons bleus sur un fond verdâtre en croix, ce voile rose et fin, transparent comme de la gaze...


Et ce petit mouchoir blanc plié, qui fait écho à la garde du sabre, enfouie sous le linge.

 

*

Figure géométrique, fortement charpentée, dont la base prend racine sur celle du tableau. Ici ni fond, ni forme, mais une surface couverte et recouverte, revêtu d'une effusion de couleurs tendres, laissant deviner, sous ce tissage des touches, la masse sombre de la structure originelle.  

Prince au pâle visage, en costume d'apparat, ou Samouraï dont le manche du sabre dépasse de l'étoffe...?

 

Assis, dans son manteau à angles vifs,
chevalier Takanabu, peintre discret,
noyé dans le carré de la toile,
là, dans sa chambre.
Et, à l'angle gauche,
cette lucarne qui
éclaire.
Shogoun sans visage.

           
        "Faire un tableau ou sculpture comme on enroule une bobine de film -cinéma - chaque tour, sur une grande bobine, (plusieurs êtres de diamètre si nécessaire), une nouvelle vue constituant le précédent tour et le reliant au suivant. Cette continuité pourra ne rien avoir de commun avec le film cinématographique ou y ressembler." (M. Duchamp)
           

NÉE DANS LE DEPART * UN EST UN. DEUX MEME SI VOUS LE DESIREZ. RIEN DE CE QUE VOUS TOUCHEZ QUOTIDIENNEMENT N'A DE SOLIDITE. TOUT CE QUE VOUS VENEZ DE VOIR EXISTE, SI VOUS L'AVEZ BIEN SU VOIR * LA PENOMBRE DANS LA CHAMBRE DE LA MAISON BASSE AUX PIERRES BLANCHES / AILES DE FEUTRE, FEUILLES DU GRAND FIGUIER DANS LA COUR, PRIS SOUS LE VENT DEVENU SI LEGER * LE REGARD SE NOIE * AMBRE TIEDE AUX CHAMBRES DE MIEL * ET LA ROUTE ETENDUE SOUS NOS YEUX. * MEME DESERTE, ELLE DEMEURE LE LIEN PERPETUEL * C'EST UN SEUL ROULEAU, HAUT A PEINE D'UNE COUDEE? MAIS LONG * LA FIGURATION TIENT L'HOMME PAR LA RACINE / ET IL N'Y A DE TRAJECTOIRE, QU'A TRAVERS L'ELAN SOUTENU DANS UNE LONGUE ASCENSION, SUIVIE D'UNE CHUTE / POINT DE FUITE D'UNE NOUVELLE TRAJECTOIRE / LES CIVILISATIONS S'ENFOUISSENT LES UNES LES AUTRES / COIFFURES, CASQUES, AUTANT D'EFFIGIES... MAIS L'ART DES FETICHES NE SE LIMITE PAS AUX FORMES VISIBLES, CE SONT DES ARMES * VOICI LA PIECE OU IL PEIGNAIT * UNE TABLE CHARGÉE DE POTS DE PEINTURE. * IL PEIGNAIT A PLAT * ET CE CHEMIN, LAISSE DANS L'AMONCELLEMENT * TRAVERSE L'ORBE A CHAQUE EXPIRATION * AU JOUR DESINTEGRE * SOUCHES ET PIERRES, MORTIER HASARDEUX ENCERCLE * AVEC L'ENERGIE DE ROMPRE * POINT DE FUITE OU DE RALLIEMENT OU COMMENCE LE RÉCIT DE SA PERTE * SUR LE FAUTEUIL D'OSIER, UN PETIT CARTON RETOURNE * LAISSE LA POUR MÉMOIRE..* " IL NE TRAVAILLAIT PLUS DANS CETTE PIECE DEPUIS LONGTEMPS, MAIS LE FAUTEUIL EST RESTE * ET IL A CHANGE PARCE QUE MES YEUX SE SONT HABITUES A LA PENOMBRE * BORDS DE ROUTE PRINCIERS : BEAUCOUP DE PETITS SOLEILS BLEUS ET QUELQUES POMPONS D'OR AUX TIGES SOUPLES * PAR ENDROITS DES ROCHERS DE GRES TIMBRES DE LICHEN * SOUS UN CIEL DEPOLI * TRAITS PLANEUR APPOSE A CETTE FEUILLE SANS QU'IL Y ADHERE * ET DANS LA CHAMBRE CONTIGUE DU SACRIFICE * LE PREDATEUR AU FAIT DE SON VOL * PAR SON BEC OBSCUR JAILLIT LE VIDE * ET DANS LA HOULE DU BRUIT, LA LUMIERE CHANGE * L'UN RENTRE DEHORS, ET L'AUTRE : LA FIGURE * TRAIT POUR TRAIT, ET PRESQUE MOT POUR MOT, LA FIN EST DON-

        " ou, le tracé de la ligne - le chemin est peinture
avec
le bleu des flaques jour."
(A. du Bouchet)

 

        " Et pourtant la feuille tourne sur elle même, fait volume. C'est ce qui se passe sans cesse du codex au volume. Le rouleau est à mi chemin de la peinture et du livre, c'est non plus l'image, mais le support lui même qui prend ainsi la courbe de la grande roue des déplacements." (M. Sicard)
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  "La peur d'un pas si pâle aurore"
(E. Jabès)
    Stances
         
      NÉE DANS LE DÉPART * UN EST UN. DEUX MÊME SI VOUS LE DÉSIREZ. RIEN DE CE QUE VOUS TOUCHEZ QUOTIDIENNEMENT N' A DE SOLIDITÉ. TOUT CE QUE VOUS VENEZ DE VOIR EXISTE, SI VOUS L' AVEZ BIEN SU
       

(draps blancs froissés que
darderont bientôt les rayons,
à travers les persiennes,
soulignant le désordre du lit)

Avant même que le jour,
plutôt près de l'éveil, le nœud du rêve prolongeant plus avant la nuit, au devant du jour à venir,
survol d'un oiseau de proie; qui finit sa longue chasse
nocturne.

                VOIR * LA PÉNOMBRE DANS LA CHAMBRE DE LA MAISON BASSE AUX PIERRES BLANCHES AILES DE FEUTRE, FEUILLES DU GRAND FIGUIER DANS LA COUR, PRIS SOUS LE VENT * LE REGARD SE NOIE *
       

Alors que, bientôt,
le jour portant l'ombre du figuier, agitera le mur, près de ce territoire obscur...

 
                                                                                                     (frottis des doigts sur le crépis du ciel)

  (1)J. Beuys:" chaise et coin de graisse"                                                                           aujourd'hui,
de cette pièce, abritant l'épaisseur d'intimité, l'aube fraîche marque un temps d'arrêt au seuil.
 
Une fumée âcre se déverse vers le plafond, mimant l'ombre portée d'un chat, pliée dans un angle. Sur la droite, une raie sombre et verticale absorbe, à sa base, un présence indicible

Et, en vis à vis, un contrefort bancal est adossé à la cloison frêle,
bloc de peinture ajouré
dont la substance fluide, (couches de gras solidifiées sur le dossier et sur le siège de bois)(1),
a la consonance de la chair. Bouchant l'assise...

      AMBRE TIÈDE AUX CHAMBRES DE MIEL * ET LA ROUTE ÉTENDUE SOUS NOS YEUX. * MÊME DÉSERTE, ELLE DEMEURE LE LIEN PERPÉTUEL * C' EST UN SEUL ROULEAU, HAUT A PEINE D 'UNE COUDÉE? MAIS LONG *
        Deuxième chambre visitée, par la tranche - comme un plan en coupe, cadre ou simple décor?-traversée par la ligne. 

Encore quelque pas de plus, et nous sommes sortis... Rentrés dehors, cependant.   

Deux traits noirs, évasés, posés sur la toile lisse et opaque de l'air, nous entraînent dans ce goulet, qui se resserre, sans pour autant se rejoindre, en un long decrescendo... Dans la froide pâleur du bleu du jour naissant, à rebours, notre route obscure ne fait que commencer.

 
    Coupure brutale...!! Comme une porte qui se referme, sur une nuit pleine et dense, laissant le corps suspendu à cet ultime rayon dans la pénombre mate du vide...
 
Là-bas pourtant, passé le cap des deux bornes (gencives) roses, se dresse déjà un étrange inventaire de signes, dont certains sont les figures fantomatiques d'anciennes écritures(2), défilé de spectres blanchis, essorés et suspendus à la corde à linge au dessus du panier, traces en négatif, sur la paroi noire, de ce nous avons perdu, de ce qu'il nous reste encore à voir, à savoir, à retrouver...
 
Quatre formes(3), enrobées, sclérosées, momifiées par une soie arachnéenne, cocons subtils de notre culture...
                                LA FIGURATION TIENT L' HOMME PAR LA RACINE / ET IL N' Y A DE TRAJECTOIRE, QU ' A TRAVERS L' ÉLAN SOUTENU DANS UNE LONGUE ASCENSION, SUIVIE D' UNE CHUTE / POINT DE FUITE D' UNE NOUVELLE
  (2) Ces signes sont ceux prélevés par les archéologues sur le site rupestre de Novalès. Voir aussi :"Érostrate"
(3) voir aussi les "Moules Maliques" de M. Duchamp.
    Des reflets mauves et blafards, s'érigent dans l'ombre, accrochés à la surface suintante de la roche de la grotte ...
 
Colonne lilas qui marque l'endroit du jaillissement de la source... Qui plonge déjà dans des profondeurs abyssales,
ou,
une feuille d'acanthe dressant sa palme, restée vigilante, clôture cette nouvelle chambre.
  (4) Cérémonies funèbres de certaines tribus de Nouvelle Zélande                                    (comme
les apparitions terreuses, masquées, effrayantes
                                                                                 de la Danse "des hommes de boue"(4))
 
C'est une masse grise, effilochée, fibreuse, voûtée, surgissant de l'obscur (figurant, ou revenant isolé), agite l'air opaque, à pas comptés, à pas dansants. Corps enduit d'argile, tête entièrement enfouie sous un masque tragique et terrifiant (masque Bambara des cérémonies funèbres), protégé par cercle symbolique, barré, tressé de bandes blanches , bouclier d'osier à claire voie)
Il nous tourne le dos, un bras tendu vers la gauche, désignant, fléchant une pomme uniformément moisie, fruit en apesanteur, transpercé d'un trait oblique...
 
                                                                          TRAJECTOIRE / LES CIVILISATIONS S' ENFOUISSENT LES UNES LES AUTRES / COIFFURES, CASQUES, AUTANT D'EFFIGIES...  MAIS L' ART DES FÉTICHES NE SE LIMITE PAS AUX FORMES VISIBLES, CE SONT DES ARMES
        Astre gris et mitoyen, centre et noyaux, nœud désigné, désiré, objet culte de la peinture qui s'éteint ici dans la lumière blême de l'atelier.
Sous sa nappe noire, la table est redressée... Plan relevé qui supporte un ensemble de formes circulaires, figures sommaires ou géométriques d'une nature morte, cernes de fruits, plats creux et coupes vides... Sur ce plateau sans épaisseur, les tubes et les pots renversés ont laissé échapper leurs substances. Matière et couleurs sont répandues, triturée, étalée... Une véritable patouille, secouée de soubresauts "Oriflammes de plumes claquant l'air, une peinture de drapeaux déchirés", une palette en oursin...
Un paysage de broussailles, ponctué de bourrasques ou d'explosions
        Ici, de nouveau dehors, laissant derrière elle ce magma flambant l'air, figure blanche qui avance, pas qui emboîte le pas ...
 
Cette nouvelle chambre, est une sorte de disque, troué d'air en son centre, entaillé sur sa circonférence, d'une nuée curviligne, tel un bijou d'os ou d'ivoire et enchâssé dans un square d'ébène... Limbe (ou Limbes) encadré(ées) par la sourde présence de deux ombres (âmes) symétriquement couchées, prostrées (damnées?) ... Blason, ou site, sanctuaire aujourd'hui profané sous ces éclaboussures, maculé par des empreintes grossières. Une démarche lourde, a franchi, écrasant le secret, et déjà s'éloigne
Jadis, ces enveloppes successives, anneaux de blanches ténèbres, marquaient le périmètre d'un lieu où se déroulaient les cultes sacrés, les danses rituelles, les rondes initiatiques...
      VOICI LA PIÈCE OU IL PEIGNAIT * UNE TABLE CHARGÉE DE POTS DE PEINTURE. * IL PEIGNAIT A PLAT * ET CE CHEMIN, LAISSE DANS L' AMONCELLEMENT * TRAVERSE L' ORBE A CHAQUE EXPIRATION * AU
  (5) GASIOROWSKI : entretiens avec M. Enrici 86     Ruche ou fourmilière, termitière piétinée, fracassée, sous ces pas japonais.... Ces pas (ou palettes), couvercles violemment projetés, attestent, par leurs marques, la turbulence du passage et l'irrespect.
 
Bourdonnements, d'un nid de guêpe dérangé, d'où surgit la confusion dardée de la queue des insectes...
Et le précieux liquide (fiente bleuâtre) épanché, sève de peinture, dispersée (dilapidé), sous la gestualité aveugle
Le secret, c'est la peinture dans l'abri primitif, "dans l'obscurité dérangée et l'innocence" (5)
 
    C'est un fauteuil bas, au dossier plat, ceinturé par deux accoudoirs ajourés et dont la vannerie du siège est défoncée en son centre, marqué par une utilisation abusive... D'ailleurs, l'osier a cédé depuis longtemps, laissant apparaître le châssis quadrangulaire (où se tenait le nœud ultime du tressage) qui rejette sur ses bords des fil d'or en traits convulsé...
Un seul pied, ou béquille lui assure encore un équilibre , instable, voire improbable. Pauvre trône déchu, ruiné qui arbore encore le blason bleu de celui qu'il supporta - siège dévasté, percé sans nulle pipe, ni palette(6)... Une simple croix apposée en guise de signature est apposée sur la droite; in extenso, in extremis...
                                                                JOUR DÉSINTÈGRE * SOUCHES ET PIERRES, MORTIER HASARDEUX ENCERCLE * AVEC L'ÉNERGIE DE ROMPRE * POINT DE FUITE OU DE RALLIEMENT OU COMMENCE LE RÉCIT DE SA PERTE
  (6). Respectivement : "la chaise" de Van Gogh (pipe) et celles de Picasso...
(7) Cette description évoque la porte du "Trésor d'Astrée". vu depuis le "dromos"
    Envisagée sous un autre angle, une autre perspective, se dresse à la même place, le plan d'un site enfoui sous de hautes herbes; il abrite en son centre un bassin carré où miroite la flaque du ciel (ici improbable), dont l'éclat résonne en marge d'un muret bas. Non loin de là s'ouvre un seuil, l'arche d'une porte sans battant, épaulée de part et d'autre de contreforts trapézoïdaux... (7)
L'autre corps du bâtiment, ne subsiste plus guère qu'à l'état de ruines : un mur manque à l'enceinte, et le pavement est disjointé... Tout cela demeure dans le désordre jaune de l'herbe échevelée.
Seule la flaque d'eau, pavé de peinture, bloc azuré, petit joyaux, "autel scintillant"... Mais peut-être un paquet de Gauloises...?
        ...............Césure ou laps, où règne l'obscur.........................................................................................................................................................
                                                    Écran aux bords arrondis,
                                                    glèbe , clôturé par un graphe hésitant, doré sur tranche - où taches, traces, projections, virgules, constellations laiteuses éclaboussent la nuit -
 
Brouillards quotidiens aux trombes de fumée, de la poudre aux yeux d'or... Ou dépôt de peinture, comme salle des munitions, chambre des artifices du feu..
champ - chambre, survolé par un grand V blanc, déployé sur l'éther noir, une aile secouant l'air, l'autre se laissant dériver... Planeur spectral
                                      QUE MES YEUX SE SONT HABITUES A LA PÉNOMBRE * BORDS DE ROUTE PRINCIERS : BEAUCOUP DE PETITS SOLEILS BLEUS ET QUELQUES POMPONS D' OR AUX TIGES SOUPLES * PAR ENDROITS DES ROCHERS DE  
        Et sur cette parcelle, la croix blanche aux godillots de plomb, figurine croisée qui emboîte le pas.
 
 
 
La gravité. Tout le poids du corps de l'homme descend vers les pieds, attachés au sol, s'arrachant au socle pour avancer
                               (et il doit marcher, avec ça!)
 
Amalgames de figures émergeant progressivement du mur de Léonard, fourmillement des signes sous le sifflet strident de l'or qui poursuit en amont...
  (8) Picasso " nature morte au crâne de chèvre"                                                    Comme la forme d'un
crâne de chèvre(8),                               nid de guêpe  (grosse cacahuète)
   

    immolé                                                doré,                       oeuf ou cocon
    posé sur                                            flaque de lumière trouée,        d'un
un socle                                                 abîme, où le regard s'enfonce

                                                               et
                                                               plonge ébloui, jusqu'au noir, point
                                                               ultime de la vision
    emboîté,                                              au creux de deux cadres disposés
                                                               en quinconce,
                                                               enfeu ou niches funéraires, comme
    enchâssé.                                           tel joyaux, d'un reliquaire...


Sur la gauche, à peine perceptible, écho pâle d'un reflet d'argile (sous la touche grise) enveloppant une autre boîte crânienne.....

                            GRÈS TIMBRES DE LICHEN * SOUS UN CIEL DÉPOLI * TRAITS PLANEUR APPOSE A CETTE FEUILLE SANS QU 'IL Y ADHÈRE * ET DANS LA CHAMBRE CONTIGUË DU SACRIFICE * LE PRÉDATEUR AU FAIT DE SON VOL
         

Au crépuscule, près de points d'eau, c'est l'agitation dangereuse des bêtes.
Crissements des traces qui s'inscrivent sur la paroi de l'air. Froissement de l'herbe dans la prairie...
 
Là, glisse silencieuse, la silhouette d'un ptérodactyle. Carnassier dont le frôlement des ailes dans la pénombre est devenu un battement frénétique

Secousse nouvelle du ciel (de la préhistoire) de la .peinture...

      *PAR SON BEC OBSCUR JAILLIT LE VIDE * ET DANS LA HOULE DU BRUIT, LA LUMIÈRE CHANGE * L' UN RENTRE DEHORS, ET L' AUTRE : LA FIGURE * TRAIT POUR TRAIT, ET PRESQUE MOT POUR MOT, LA FIN EST DON-
         
        "C'est donc un défilé horizontal de choses précieuses, venant de toute la terre, marchant vers la même but pour se composer en un même lieu... C'est donc aussi un voyage..."
(V. Segalen)
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      Notes en marges de Stances 

01.90.Montigny  

*

Chacun des éléments qui composent les Stances, au fur et à mesure de son écoulement - pareillement à des jours après le jour - s'enrichissent de lectures possibles.

*   

(Obscurément, le désespoir semble l'habiter.) 

Stances nécessite un regard avant-arrière, un allé retour du corps et des yeux, de la pensées. Nous voyons se développer l'Histoire d'un regard. L'homme jadis enraciné (sédentaire), le voici qui se déplace (nomade) - peut-être après tout, que les peintres de la préhistoire eux aussi étaient nomades? - en plusieurs se déplace entre plusieurs situations (stations) qui s'inscrivent au fur et à mesure de notre propre pas - Stances es tune somme, une représentation depuis l'origine des choses dans un mouvement réflexif, la genèse et simultanément son reflet : l'art.   

*

Et la flèche bifurque...

*

 

"la telle du conquest" - du fond des ages, ce qui continue de vivre en nous, suspendu à un fil, à l'infime... Cette tenture est comme un rappel de ce qui a toujours été là et que la mémoire se plait à oblitérer........"
Stances ou sentence... S'agirait-il d'un avertissement, (comme Ponge, dire averse pour adverse.)
 
Traverser ces Stations - lieux - où se trouvent le chaos des formes... Champs informels des signes dispersés en cataractes, et la ligne droite (le bon sens): l'or pur!

*


Revenir au point zéro, comme la flèche d'or qui touche la cible en son milieu, à la vitesse de la lumière

*


 
L'homme, une figure sur le retour, qui remonte vers la surface revient de loin.
 
"Pas de destination : j'ai rejoins mais la parole qui le rapporte, je dois encore aller jusqu'à elle : comme à pied. " (A. du Bouchet)

*

         
 


   

Le marcheur au pas triangulaire, 

a rejoint la route.

Arbres ou poumon, branches et feuilles du souffle.

Marche d'une respiration alternée,

 bientôt altérée

         
      Notes pour "Six figures inintelligibles"  

08.88. Anduze

Cette peinture a été présentée en 86 dans l'exposition " Qu'est-ce que l'art Français?"- CRAC Toulouse
La forme et l'aspect ici choisis sont sensiblement analogues à ceux des "Stances". : bande de peinture traversée par un ruban étroit en son centre et sur toute la longueur. Mais ici, la ligne n'est pas dorée (si ce n'est sur les quelques centimètres de l'amorce à droite), et les dimensions en sont plus modestes (10 / 2.80 M).
 
Il me semble aussi, mais ceci restera à prouver (comment?) que ces deux peintures n'en formait qu'une à l'origine, autrement dit, les "Six figures..." se trouvaient dans le prolongement des "Stances"... Les quelques centimètres de ligne d'or situés sur la partie droite de la peinture, nous en donne les indices suffisants, remarquant par ailleurs que ce début de ligne n'est pas ajusté à celle qui se prolonge au-delà. Indice maigre, il est vrai, mais qui avant toutes choses m'a fait porter le regard sur le bord droit de la toile... Ainsi donc, une fois encore, c'est sur ce coté-ci de la peinture (mais peut-être y suis-je maintenant habitué...?) que doit commencer le regard.... Puis relisant la phrase inscrite à l'envers en exergue du catalogue des "Stances": "acheminement vers la ruine", et si nous refaisons le chemin de droite à gauche, nous ne rencontrons au bout que la césure franche du bord : Nulle ruine, bien des désastres et des embûches sur ce chemin mais nulle ruine...! N'avons nous pas su bien voir?
Par contre si le rouleau s'était achevé dix mètres plus loin, cette ruine ne l'aurions nous pas trouvée en la présence dramatique de cette figure renversée...?
 
"...cet homme qui chavire, c'est ma mort, et un nouveau point de départ sur toute l'étendue de la peinture." (GASIOROWSKI Entretiens B.L.Vadel 86)
 
Cette figure nous la connaissons bien sûr : c'est l'homme-oiseau de Lascaux, basculant face au bison éventré... Cette toute première figuration de l'homme (16000 av JC), est donc aussi l'une des dernières références du peintre....

Anduze (même jour)

 
Maintenant, sans plus de doute possible, "l'homme (de Lascaux) qui chavire" dans le puits - et sur la toile - est l'écho discret à la silhouette blanche figurée dans "Stances".
 
L'un fixé sur la paroi en sa chute infinie, l'autre dans sa marche de bronze claudicante... Sous l'étendue du lien qui les unit.
 
 
" ... une ligne horizontale se développe qui qui indique le processus se poursuivant." (GASIOROWSKI .BL-Vadel 86)

Car il en a toujours été ainsi, et il en sera toujours ainsi. Cette mort annoncée depuis le début, pèse autour de ce trou sombre qui est à Lascaux et que, paradoxe ultime, GASIOROWSKI a choisi de représenter en blanc... A moins que... Ce blanc est comme celui des peintures sur papier (fleurs, meules, amalgames...). Il est la réserve à partir de la quelle s'envisage peut-être, la parole, le blanc ou le laps d'un temps de silence....
 
Six figures inintelligibles est organisé en deux parties nettement marquées; l'une à droite est un recouvrement total du support, par la peinture, l'autre, à gauche retient un tracé à même la réserve du support, entre les deux et sur toute la hauteur se dresse une colonne de formes géométriques.

L'axe de son corps a dépassé l'inclinaison par laquelle il était en marche...
Et il bascule en arrière, à la renverse, roide, raide comme un bâton, raidi par la mort qui déjà l'habite, l'abîme.
 
Figure à tête d'oiseau flottant dans l'espace blanc - ou néant -ithyphallique jusqu'à la courbure des pieds, ici, là bas dans la cave résonance du puits....

 

        L'homme qui chavire de A. Giacometti,
 
En bronze ou en plâtre, corps filiforme fait de particules agglutinées , comprimées sur la tige métallique du support, ce n'est pas un dessin dans l'air, c'est une déchirure.
 
Sur la pointe des pieds - ses phalanges confondues au socle, qui le retient - et le soutient - encore -' il se hisse, embrasse l'espace, cherche désespérément l'envol.
Pieds joints il chavire comme en prenant son élan, emporté, en porte à faux sur du vide...

 

        " j'avais, allant au peintre, chaque fois
à traverser la peinture. Aujourd'hui, ce qui, allant à la peinture, sera à traverser, c'est la disparition du peintre "
(André du Bouchet)
         
         
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    Impressions excavées. 
     

 

1
Sous les frondaisons, le pas s'enfonce. Remue l'humus. Froissements (crissements) répercutés entre les fûts. Colonnes d'écorces.
 
Des éclats mats entament, découpent la feuillée, puis, le blanc d'un ciel strié, rayé comme la pellicule d'un vieux film. L'averse froide.
 
Des flèches obliques battent la campagne, ouvrent aux flancs des collines des poches secrètes. Cavités.

 

2
D'obscurs dédales. Les roches suintes. Des filets d'eau, des gouttes qui tombent au ralenti. Un ventre s'égoutte.
C'est une nuit pétrie d'argile - une chambre (noire) dans la boue, engluée.
Le pas est pesant et le regard aveuglé.
 
Blocs au-dedans. Flux et reflux comme le sang qui bat aux tempes , ça palpite à l'intérieur! .
 
Dedans, l'âge d'une plaie. Le sang s'égoutte.

 

3
Les mains, d'abord, poussent dans l'obscurité, auscultant, palpant l'invisible, cherchant une clarté tactile.
 
Quelques souvenirs fragmentés et la réverbération d'un son cave.
 
La main à tâtons découvre ces corridors de nuit qui résonnent.
Chambre d'échos amplifiant le moindre geste, le moindre souffle.

Bourbier encavé. Pans d'ombre se chevauchant.
En creux sous les phalanges, des traces gravées. 

L'affleurement d'une mémoire scellée, plombée, muette.


 
4
Ce sont d'étranges signes, infiniment repris, enchevêtrés.
Echos encore, qui décrivent d'étranges spirales et se défont soudain.
- rides, lacets, arabesques folles (ou fascinantes), ondes concentriques (ventres et nœuds) -

 
Goutte à goutte des flaques ondulant les nappes sous les arcades.

 

5
Ici, l'ombre glisse (se coule) au milieu des roches, dans l'ocre secret. Là-bas le jour se dilue.
Ici nous sommes à la racine des mots couverts - ombrés -
Les traces devenues signes demeurent pourtant et pour nous des énigmes indéchiffrables.
Et dans l'étroit que taille une main dure, la ligne pure.
La pierre (la paroi) comme saignée à blanc. L'incise d'un graveur dans la chair de la pierre. Os ou silex ( peut-être même les ongles ) ont gratté, creusé, buriné la page de calcaire blanc.
Sous ce désordre apparent se cachent des figures. Elles reviennent de loin, rendues durables au cœur de l'invisible, dans cet air épais et opaque.
 

 

6
Enfin, une déchirure. Une seule fois et très vite. Éclats de la tige de bois qui s'embrase
- un ocre soufflé -
Courant des corps qui se déplient sous le balancier de la flamme. Rouge. Ombre étirée, désarticulée sur (par) ce support rugueux.
Éclair à nouveau, sur l'abrasif, découvrant d'autres images, d'autres figures. Une marée, une foule ombrée en creux. Dans ces plis secrets les détails regorgent.
 
Pans de mémoire recouvrés en un instant, isolés encore. Des ombres chevauchant les corps se dressent, se cabrent, animent ce troupeau des ténèbres.
 
Bascule la nuit quand la flamme vacille...

 

7
Au fond, comme les cicatrices d'un fer rouge sur des plaies ouvertes. Scarifications cautérisées.
 
Un relent de notre histoire. Ressacs d'ocres, sans cesse broyés et mêlés de suif, apposés, atomisés sur la croûte raboteuse.
 
Le sang noir - le tison ou l'incandescence du charbon.
La braise devenue cendre.
 
Nœuds d'énigme sur ces flancs ocres. Feuil de cendre au sang coagulé
l'âpre l'emporte.
Le plafond s'étoilait, la main brûlait l'air.
 

8
La caverne est comme une carapace de ces paroles fragiles, naissantes.
Troupeau de nuit, grondant et tendu, immobile cependant.
 
Bestiaire d'ombres portées (peintes), précipité sous la terre. Terré.
La cendre sur les yeux.

 

9
Nocturne au seuil, crevasses d'ombres en dedans.
 
La mémoire, un courant d'air qui circule entre les pierres...
Et l'imprécis, là haut, sur les crêtes, ces apparences que le vent disloque et défait.
 
Dans la plaine, le pas a repris sur le labour frais.

 

( Montigny janv-fev 95)

 
   
 
 
   
 


       
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