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« Les
terres rouges sortent d’un abîme. Je commence à me séparer du paysage,
à le voir. Voyez, c’est aussi une genèse de l’œil cette histoire, au
moment du pur chaos, pas d’œil, il est fondu, l’œil est tout rouge, il
ne voit plus rien. Je commence à voir le paysage. Je m’en dégage avec
cette première, je m’en dégage du paysage, ça veut dire qu’il y a un
rapport de vision. Je m’en dégage avec cette première esquisse
géologique, la géométrie, mesure de la terre. [...] Ce premier moment,
très pictural, c’est le moment du chaos. Il faut passer par ce chaos.
Et qu’est ce qui sort de ce chaos selon Cézanne ? L’armature.
L’armature de la toile. Voilà que les grands plans, se dessinent. Tout
tombe d’aplomb. C’est déjà un danger.
Gilles
Deleuze, La peinture et la question des concepts, (séminaire) 1981,
Corps couchés
dans
l’arène de granit, allongés immobiles entre les phalanges râpeuses et
découpées du décor végétal. Géants gisants, faciès simiesques,
silhouettes minérales aux allures animales. Boules suspendues en
équilibre précaire, surgissant au bord d’un chemin accidenté,
enchâssées au fond d’une clairière ombragée ou entre les plis de la
lande… On les a ainsi affublées de patronymes imagés ou
oniriques : rocher branlant, pierre
tremblante, pierre folle, pierre fade, roche
tournante, la table des géants… Ces êtres de silice
ont hanté l’imaginaire et servi, dans certains cas, à façonner légendes
et récits fantastiques. Ici se tient le guerrier assoupi et
pétrifié, là se dissimulent les portes
dérobées des lutins et des fées, ailleurs se
dressent des autels sacrificiels…
Constitués
d’empilements particuliers de blocs, ces sites ont longtemps été perçus
comme des manifestations surnaturelles du paysage, aussi, rien
d’étonnant à ce que l’humanité fascinée et craintive leur ai prêté des
fonctions magiques. Pourtant, sans que cela ne retire rien au charme,
on le sait aujourd’hui, les chaos granitiques sont dus aux érosions
millénaires, aux effondrements de terrains et aux éboulements que le
hasard a savamment disposés.
Et d’ailleurs,
nos grains d’humanité, les premiers balbutiements de la pensée ne
sont-ils pas pour grande part liés à la pierre, de ses anfractuosités
naturelles qui servirent d’abris et de caches aux nucléus taillés en
pointes acérées. Ecailler, concasser, polir : les premiers gestes de
transformation du matériau minéral sont à l’image de ce que l’homme a
su observer des phénomènes naturels (processus de
modélisation ?); ils sont aussi, sans doute, comme le
soulignait André Leroi-Gourhan dans son ouvrage Le geste et
la parole (1965), à l’origine du langage :
« Il y a possibilité de langage à partir du moment où la
préhistoire livre des outils, puisque outils et langage sont liés
neurologiquement et puisque l'un et l'autre sont indissociables de la
structure sociale de l'humanité ».
Attiré par le
monumental autant que par le microscopique (rapports d’échelles qui
sont présents dans une grande partie de son travail), sensible aux
états changeants du paysage, (sa lumière autant que ses lignes),
marquant surtout une réelle empathie pour le minéral dans tous ses
états (des falaises de craie aux ruines de Pompéi), le regard de
Colette Portal s’est naturellement tourné vers ces blocs premiers, ces
« pierres mères ».
Séduite par
leurs présences envoûtantes, elle les a, tour à tour, approchées,
observées, touchées, apprivoisées, en gardant à l’esprit toute
l’ambiguïté qu’imposaient ces objets de projections anthropomorphes
(comme le sont aussi d’ailleurs les nuages ou les troncs des arbres…).
Jouant à nous égarer à la lisière des songes et de la réalité, glissant
volontairement de ces manifestations naturelles à celles d’autres sites
mégalithiques (faits de pierres levées, posées, alignées ou sculptées
par la main de l’homme), revisitant les abris sous roche, s’attachant
aux lignes sinueuses des végétaux enfermés au cœur des pierres,
restituant les premières traces de l’humanité incisées au creux de la
peau granuleuse des roches, l’artiste reconstruit, par une pratique
alternée du dessin et de la prise de vue photographique, ces lieux et
ces figures séculaires qui abritèrent les premiers balbutiements de
l’humanité où se manifestèrent les premières craintes et les premiers
désirs. Les premiers mots et les premiers rires.
Le chaos
immobile pourrait
apparaitre, à première vue, comme une promenade historique, un retour
sur les lieux et les signes d‘une histoire première. Il apparait bien
vite, cependant, que ce travail ne se limite pas à cette seule
dimension. Prenant appui sur les figures et les histoires qu’elles
charrient, Collette Portal, en choisissant de réunir ces sites, leurs
formes emblématiques, les résonnances graphiques ou symboliques qu’elle
y perçoit, déborde le simple registre illustratif.
Les
photographies, par exemple, s’attachent moins à documenter
scientifiquement les lieux qu’à en explorer les marges, ou à en
extraire des métaphores : ainsi en va-t-il des ombres des
feuilles caressant la surface douce des roches, du bosselé
poli suggérant l’os sous la peau tendue, des éclats du quartz (ou du
grès) rappelant le grain de peau, des découpes dentelées des fougères
s’enroulant sur les rondeurs fermes d’une anatomie féminine.
Les blocs
pommelés alignés en sous-bois sont tantôt des fruits tantôt des cétacés
échoués, ce dolmen, qui vibre sous la pleine lune a le tranchant acéré
d’une lame ou l’audace d’une langue dardée. L’image (ou le souvenir) du
corps est sous-jacente, embusquée dans les replis de ce paysage
minéral, monstres endormis, nymphes sensuelles, guerrier farouche.
Cet aspect
métaphorique est sans doute plus visible encore dans le travail
graphique. Le trait nerveux du crayon est propice à d’autres
apparitions, à d’autres métamorphoses. Les effets d’éclairages parfois
crus sculptent l’ombre en d’étranges silhouettes.
Sous les
saccades de hachures enroulées la pierre n’a plus tout a fait sa
substance rugueuse d‘origine. Livrés à l’enfouissement de la mine de
graphite, aux patines des gommages, aux nodosités des lignes, aux
rehauts d’aquarelle, les sujets représentés mutent un à un : une cavité
convoque les entrailles, la courbe d’un chemin creux bordé de pierres
érodées l’alignement d‘une dentition, les amas chaotiques d’étonnantes
figures totémiques, la roche devient muqueuse, l’eau a soudain la
consistance de la lave refroidie, le végétal se fait l’échos des
griffures d’un ciel où roulent des vagues de nuages, les éboulis en
suspension sur les crêtes rejoignent l’accumulation des nuées sur la
nappe liquide.
Les éléments
s’enchevêtrent ou se confondent comme en témoignent les traces fossiles,
les strates sédimentaires, les plis et les poussées
telluriques. Mémoires recroquevillées des balbutiements.
Si besoin était
de signaler une filiation à cette lente restitution (reconstruction) de
ce paysage primitif, ce n’est pas tant du côté des
dessins géologiques, des relevés archéologiques qu’il faudrait
tourner ses regards, que de certains travaux de Gaspard Friedrich ou de
Hercule Seghers, puisque la force des éléments et leurs
métamorphoses y sont, là aussi, à l’œuvre. On se souviendra, pour
l’un, du mouvement d’un ciel compact venant frôler le dos arrondis d’un
dolmen, de la lumière sourde éparpillée sur le sable
humide entre les roches sombres, pour l’autre, de la densité
mouvante d’une colline vermiculée de mille cavités, des ourlets doux et
cotonneux des arbres que seule la couleur détache (parfois)
des plis du ravin.
On pensera encore
aux encres de Victor Hugo, non pour la vision romantique de la nature
et des reliefs d’architecture qu’elles figurent, mais
pour les surgissements qu’elles portent entre l’incision de la plume
et la nappe transparente d’un lavis.
P.A.08-2009 (Texte
publié à l'occasion de l'exposition "Le Chaos Immobile" - IUFM de
Chaumont Février-Mars 2010)
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