Aux Armées, le 12 avril 1945
Chers parents,
Aujourd’hui, 12 avril. Un an que j’ai laissé Fort-de-France. Pourquoi ? Pour défendre un idéal obsolète. Je crois que cette fois j’y resterai. Dans toutes les bagarres où j’ai été, j’ai toujours eu le souci de vous revenir et aussi de la veine. Mais je me demande en ce jour si l’épreuve ne me sera pas imposée de sitôt. Je doute de tout, même de moi.
Si je ne retournais pas, si vous appreniez un jour ma mort face à l’ennemi, consolez-vous, mais ne dites jamais : il est mort pour la belle cause. Dites : « Dieu l’a rappelé à lui », car cette fausse idéologie, bouclier des laïciens [1] et des politiciens imbéciles ne doit plus nous illuminer. Je me suis trompé !
Rien ici, rien qui justifie cette subite décision de me faire le défenseur des intérêts du fermier quand lui-même s’en fout.
On nous cache beaucoup de choses. Mais vous les saurez par Manville ou Mosole. Nous sommes trois au régiment. Dispersés, nous nous écrivons et quand bien même disparaîtraient deux, le troisième vous révélera les affreuses vérités.
Je pars demain, volontaire pour une mission périlleuse, je sais que j’y resterai.
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[1]Fanon a barré « instituteurs laïques » pour le remplacer par « laïciens ».
 
 
illustration pourSud-Nord, N°22  (sur Frantz Fanon) - 01-2007 Sud/Nord - Editions Eres