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Fragments
du visible
On pourrait partir de ce que l'on voit en dressant l'inventaire des objets
ou des corps ici représentés, trier et classer d'un côté
les fruits et légumes, de l'autre les verres, les chapeaux, ajouter
les olives, soustraire les gâteaux, hésiter entre les figues
et les figures et regarder passer les anges...
On pourrait
aussi se dire que chacune de ces peintures est le résultat des
combinaisons possibles d'un catalogue, des morceaux choisis dans l'environnement
familier du peintre. Choses, corps ou images, y semblent distribués
au hasard, comme les cartes d'un jeu, tantôt associés par
deux, par trois et plus. Posées les unes à côté
des autres, elles constituent un cas de figure chaque fois renouvelé
: une figue et un verre à pied, deux figues et un verre sans pied,
une figure en pied surmontée d'un verre de porto lui-même
survolé par un angelot, un corps allongé entre deux gâteaux
(des religieuses ?) de proportions démesurées, deux légumes
et un agrume alignés en brelan ou un full jouant aux quatre coins…
On pourrait
encore se demander où se trouvent ces éléments, dans
quel espace ils sont posés, dans quel contexte et quelles règles
du jeu ont servi pour produire ces rapprochements et ses assemblages…
Mais aucuns de ces classements, de ces descriptions ou des hypothèses,
reposant sur l'analyse des éléments figurés ici,
ne peut apporter de réponses satisfaisantes. Ces poignées
d'images restent énigmatiques, comme le serait , au premier regard,
le contenu des poches (ou du sac) d'un inconnu étalé sur
un coin de table. Rechercher dans ces fragments recomposés une
logique raisonnable, s'appuyant sur les objets représentés,
ne peut que s'avérer décevante, car il semble bien, en considérant
cet ensemble de peintures, que la question se situe au-delà du
principe comptable, au-delà même des histoires improbables
probables produites par ces rapprochements.
Ces peintures
ne me semblent pas être une vérification de la fameuse formule
Surréaliste qui prétendait vouloir rendre compte de "
la rencontre d'un parapluie et d'une machine à coudre sur une table
de dissection ". Ici la carotte n'est pas une pipe de Magritte, ni
le chapeau un melon, ni l'éphémère (et le papillon
de nuit) le lointain écho des fourmis à Dali…
Pour
éviter cette confusion, en se fiant trop vite aux apparences, il
parait nécessaire de revenir au médium et de considérer
ces objets non pour ce qu'ils sont, mais plutôt comment ils sont
réalisés .
A la
surface d'une couche de plâtre colorée, étirée
à la spatule, sans soucis de recouvrir la totalité du support,
Samuel Cros dépose un pigment liquide (sorte d'émulsion
d'eau et d'huile) qu'il fait circuler (ou laisse s'étaler) avant
que ce précipité ne s'imprègne dans la matière
poreuse. Le résultat obtenu par ce dépôt, plus ou
moins contrôlé, soumis à la vitesse d'absorption du
support de plâtre, a donc, d'abord l'apparence d'une tache, animée
de marbrures aléatoires, ponctuée de gouttes ou sillonnée
d'arabesques… Dans certains cas, le peintre, par retouches ultérieures,
vient souligner le contour de cette forme en ajoutant un une ombre ou
signe, donnant ainsi naissance à un objet identifiable. Dans d'autre
cas, c'est en détourant par un fond opaque, ou en le noyant sous
un jus liquide, qu'il leur donne consistance.
C'est
le contraste entre l'aplat coloré du fond et les motifs de l'objet
qui peut donner l'impression que celui-ci est collé en surface,
comme un papillon épinglé sur le fond en velours d'une boite.
Chacun de ces montages semble avoir été réalisé
pour que l'espace premier, celui du rectangle initial où figure
un sujet peint soit confronté aux autres et que de ce frottement
(impossible formellement) naisse la possibilité d'une résolution
(toujours différente) quels que soient les cas de figure (au carré,
en ligne, à l'horizontale ou à la verticale) le format de
chaque pièce rapportée reste visible tout en dessinant un
contour (bord ?)
Réalisés
un à un, chacun de ces petits carreaux pourrait demeurer une pièce
unique, témoin de cette alchimie simple et fragile qui fait d'une
tache surgir une figure, rappelant que la peinture n'est rien d'autre
que cette épiphanie.
Renonçant momentanément à l'effet spectaculaire,
ces rectangles peints sont, dans un second temps, regroupés en
pavement. Assemblés, ses échantillons sont retravaillés
ensemble pour tenter de reconstruire une unité visuelle qui déborde
la figure initiale. Tous les moyens sont alors employés par le
peintre pour trouver un équilibre entre le format complexe, les
décrochements irréguliers du bords, les ruptures colorées
du fond, les changements d'échelle…Ces montages apparaissent
donc réalisés non pour que se raconte une histoire (même
si immanquablement, le spectateur sera tenté de s'en raconter)
, mais bien plutôt pour que l'espace initial - lieu du constat de
l'apparition du sujet peint - confronté aux autres, inaugure un
frottement d'où naisse la possibilité d'une résolution
toujours différente, quels que soient les cas de figure (au carré,
en ligne, à l'horizontale ou à la verticale) et que de ce
fait, l'objet peint disparaisse en soi, au profit de l'objet même
de cette peinture.
En cela,
cette peinture n'a rien d'une rencontre fortuite. Composée de fragments
identifiables de notre réalité quotidienne, elle manifeste
peut-être davantage, par cette volonté évidente de
" recoller les morceaux ", l'effort d'une restitution possible
d'une vision du réel, dans sa complexité.
(P.A.
2005)
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